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Sarah Jérôme à Fontevraud : derrière « Le Mur invisible », une peinture entre enfermement et émancipation
Pour ce temps fort, l’Abbaye de Fontevraud accueille l’exposition de l’artiste Sarah Jérôme, troisième lauréate de la Résidence Bullukian-Fontevraud. L’artiste investit le logis du Sonneur avec l’exposition « Le Mur invisible », qui réunit un corpus d’œuvres inédites réalisées au cours de sa résidence et inspirées du roman éponyme de Marlen Haushofer, écrit en 1963.
Temps de retrait, moment suspendu dans un lieu chargé d’histoire où les mémoires enfouies semblent sans cesse refaire surface, le séjour en immersion de l’artiste à Fontevraud s’est déroulé dans une forme d’expérience paradoxale, oscillant entre sentiment d’isolement et liberté intérieure retrouvée.
À l’image de l’héroïne du livre, où une femme se retrouve coupée du monde par un mur transparent et infranchissable, Sarah Jérôme peint un monde complexe, où les émotions nous traversent autant qu’elles nous entravent. À travers une palette intense, sa peinture évoque nos enfermements — ceux que l’on subit, ceux que l’on porte et ceux dont il faut apprendre à s’extraire.
Troublantes et énigmatiques, ses toiles sont baignées d’une lumière crue et enveloppante à la fois, comme une matière malléable qui glisse entre les troncs, s’infiltre dans les feuillages et projette sur les corps et les visages des rythmes silencieux.
Ombres portées, halos, éclats soudains ou rémanences : les rayons du soleil accompagnent des personnages dans leur cheminement intérieur, donnant à chacun de leurs gestes une épaisseur sensible. Chez Sarah Jérôme, la peinture est palpable comme une force en tension : elle se loge dans la chair, imprègne les paysages et confère à chaque détail une densité dramatique.
Une pratique à la croisée des disciplines
« Mon travail est pluridisciplinaire et ma pratique se situe à la croisée du dessin, de la peinture, de la sculpture, de l’installation et de la performance. Depuis toujours, j’ai ressenti l’instinct de toucher, de fabriquer, de construire. Pour moi, la création fait partie du quotidien. La physicalité est à la racine de mon expérience artistique.
Le rapport direct à la matière est essentiel — c’est un dialogue tactile, presque sensuel. Je suis attirée par des médiums anciens, organiques comme la peinture à l’huile, le fusain, l’argile ou la cire, car ils me permettent d’osciller entre les extrêmes : parfois dans un réalisme précis et contrôlé, parfois dans une gestualité instinctive.
Je travaille la peinture à l’huile sur papier calque. J’aime la matérialité de ce support et son ambivalence. Sa surface translucide est comme une peau sur laquelle je façonne la trace, en grattant, ponçant, lissant. Tout commence par une grande abstraction, puis j’enlève de la matière et l’image apparaît. C’est par le fantôme, par le manque, que la figure prend naissance dans la peinture.
La sculpture, au contraire, me permet de sortir de l’image plane : de changer de perspective, de tourner autour de l’œuvre plutôt que de rester face à elle, de multiplier les points de vue. La sculpture impose d’affronter la matière dans toute sa physicalité. Elle demande énormément d’énergie, c’est un travail lourd, épuisant. Même si cela ne se ressent pas toujours dans le résultat final, les premiers instants avec l’argile ressemblent à un combat — exigeant, résistant, mais aussi exaltant, presque cathartique.
Mes œuvres sont conçues pour être des fenêtres ouvertes sur un monde où l’imaginaire et le réel se rencontrent, où les frontières entre le tangible et l’intangible se dissolvent. Chaque geste, chaque couleur, chaque composition suggèrent une émotion, une histoire.
Je n’ai jamais été attirée par les images qui se révèlent trop directement ou trop vite ; je préfère celles qui émergent peu à peu, par couches, en laissant un espace pour l’ambiguïté. La question de l’interprétation est omniprésente dans mon travail.
Douter de la lecture d’une image ou d’une scène me paraît une manière intéressante de solliciter l’imagination.
Je crée des espaces où le spectateur peut se perdre et se retrouver, des sanctuaires de calme et de contemplation, des lieux où l’on peut méditer sur la nature de notre existence et notre relation avec le monde qui nous entoure.
La nature et le paysage ont pris une place importante dans mes œuvres récentes, ils s’incarnent comme des lieux de transformation de soi et d’émancipation. Je les vois non comme un décor mais comme une force active, un espace où s’expérimentent de nouveaux chemins et de nouvelles manières d’exister. »
— SARAH JÉRÔME
Sarah Jérôme, entre chorégraphie et peinture
Née en 1979 à Rennes. Sarah Jérôme vit et travaille à Montreuil.
Diplômée du Conservatoire national supérieur de danse de Paris en 1999, Sarah Jérôme poursuit sa formation à l’Opéra national de Lyon avant de rejoindre, en 2001, l’École des Beaux-Arts de Paris où elle affine son approche des arts plastiques. Ce parcours singulier nourrit une démarche artistique sensible et nuancée, située à la croisée du mouvement chorégraphique et des arts visuels.
Son travail explore des paysages colorés, la nature, des figures fondues dans leur environnement et des instants suspendus. Elle développe une pratique figurative et introspective qui se déploie à travers la peinture, le dessin, la sculpture, l’installation et la performance.
L’œuvre de Sarah Jérôme, régulièrement exposée en France comme à l’international, se distingue par un dialogue subtil entre rêve et réalité. Traces, effacements et superpositions y témoignent d’un processus créatif physique et incarné.
Ses peintures, éclatantes et foisonnantes, sont réalisées à l’huile sur un calque épais, tandis que ses sculptures en céramique prolongent ses recherches autour de la matière et de la figure humaine.
Son travail a été présenté dans de nombreuses institutions et galeries, parmi lesquelles le Château de Maisons à Maisons-Laffitte, l’Espace d’art contemporain André Malraux à Colmar, la Fondation Espace Écureuil à Toulouse, le Centre Tignous d’Art Contemporain à Montreuil, le Musée Cognacq-Jay à Paris, la Cathédrale Saint-Pierre Saint-Paul à Troyes, l’Artothèque – Médiathèque Bonlieu à Annecy ou encore La Chaufferie de l’Antiquaille à Lyon.
L’artiste est représentée par la H Gallery, Au Cube et Prometeo Gallery.





