Photographe DE TERRAIN, PÉDAGOGUE ENGAGÉ
"Je témoigne par l’image face à l’indifférence."
Photographe DE TERRAIN, PÉDAGOGUE ENGAGÉ
"Je témoigne par l’image face à l’indifférence."
Exilé d’Iran depuis plus de quarante ans, Reza Deghati, de son nom d’auteur REZA, n’a jamais cessé de porter son pays en lui. Photographe de terrain, pédagogue engagé, il revendique une photographie qui ne se contente pas de montrer mais qui engage, accuse, répare.
À l’heure où l’Iran traverse l’une des crises les plus violentes de son histoire récente, REZA revient sur la responsabilité civique de l’image, la transmission du regard aux plus jeunes et la place décisive du reportage dans notre compréhension du monde contemporain.
Une conviction intacte : la photographie, lorsqu’elle reste fidèle à l’humain, demeure un acte de résistance et de connaissance.
François Blanc : REZA, vous êtes iranien, installé en France depuis 1981, mais profondément lié à l’histoire, à la culture et aux fractures de votre pays d’origine. Comment vivez-vous, cette actualité iranienne. En quoi votre regard diffère-t-il de celui d’un photographe extérieur à cette histoire ?
REZA : Je ne vis pas cette actualité. Je la porte. L'exil n'est pas une distance géographique, c'est une blessure qui ne se ferme jamais, surtout quand c'est à la suite des années de prison et de torture.
Quand une jeune Iranienne tombe sous les balles pour avoir retiré son foulard, ou crié « La Liberté », ce n'est pas leur histoire – c'est mon histoire, mais pas que, c'est notre histoire.
Saadi, le poète voyageur persan, l'a écrit il y a huit siècles : il soulignait l'unité fondamentale de l'humanité, affirmant que tous les êtres humains, créés d'une même essence, sont membres d'un même corps et que, si une partie du corps souffre, tout le corps souffrira.
Un photographe extérieur documente. Moi, je témoigne. La différence ? Le témoin sait que chaque image est une dette envers ceux qui ne peuvent plus parler.
FB : Selon vous, comment le mouvement populaire iranien est-il aujourd’hui raconté, montré ou parfois simplifié par les médias internationaux ?
REZA : Les médias cherchent l'événement. Moi, je cherche l'éternité dans l'instant.
Ils veulent l'image-choc.
Je veux l'image qui transforme. Comme dit Rûmî, l'un des plus grands maîtres du soufisme: « Élevez vos mots, pas votre voix, car c'est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le tonnerre. »
Les médias simplifient parce qu'ils craignent la complexité. Mais la vérité iranienne n'est ni noire ni blanche - elle est pourpre, comme le sang versé et l'espoir qui refuse de mourir.
FB : La photographie de reportage peut-elle encore jouer pour restituer la complexité humaine, sociale et politique de cette mobilisation, au-delà des images-chocs et des narrations immédiates ?
REZA : La photographie est un moyen révolutionnaire pour changer le monde. Pas par le spectacle, mais par la dignité.
Une seule image peut contenir toute l'histoire d'un peuple si elle capture ce que j'appelle « l'ineffable » - ce moment où l'humanité transcende la tragédie.
Mon rôle ?
Montrer que derrière chaque manifestant, il y a un fils, une fille, une mère, un rêve.
La complexité n'est pas dans les statistiques ; elle est dans le regard d'une enfant qui refuse d'avoir peur.
Aussi étrange que ce soit pour un photographe, un artiste visuel, ma philosophie vient d'Antoine de Saint-Exupéry : « L'essentiel est invisible à l’œil, il faut voir avec le cœur ».
FB : Vous avez récemment interpellé Emmanuel Macron à travers une lettre ouverte pour agir encore plus. En tant que photographe de terrain, comment concevez-vous aujourd’hui la responsabilité civique de l’image face aux pouvoirs politiques et médiatiques ?
REZA : Quand j'ai interpellé Emmanuel Macron, je n'ai pas agi en tant que photographe mais en citoyen.
L'appareil photo est mon arme, mais ma conscience est mon guide.
Depuis mes 14 ans, j'ai trouvé deux réponses à l'injustice : la photographie pour montrer et l'éducation pour transformer.
Face aux pouvoirs, l'image n'est pas un document - c'est une accusation et une prière. Nous ne photographions pas pour les politiques.
Nous photographions malgré eux et parfois contre eux. Nous sommes les Prométhées de notre temps face aux Zeus immoraux.
FB : Vous avez couvert de nombreux théâtres de guerre et travaillé pendant vingt-cinq ans pour National Geographic. À l’heure où l’accès aux zones de conflit est de plus en plus restreint, comment le grand reportage peut-il continuer à produire une information juste, durable et crédible ?
REZA : Mes photographies sont le témoignage du chaos du monde, de la guerre, mais aussi de l'espoir inébranlable pour un monde meilleur.
Quand les portes se ferment, on passe par les fenêtres.
Quand les zones sont interdites, on forme ceux qui y vivent. La crédibilité ne vient pas de l'accès – elle vient de la durée, de la relation, de la confiance.
Mes années sur tous les terrains de conflit m'ont appris ceci : une histoire n'est jamais finie tant qu'on n'a pas compris l'âme d'un lieu.
FB : À travers vos actions associatives, vous formez de très jeunes photographes à documenter leur propre quotidien. Que transmet-on d’essentiel à un enfant de 12 ans : une technique, une éthique, ou une façon de regarder le monde ?
REZA : À un enfant de 12 ans, on ne transmet pas une technique. On transmet un regard.
Rûmî, encore, disait : « Hier, j'étais intelligent et je voulais changer le monde. Aujourd'hui, je suis sage et je me change moi-même. »
Quand je mets un appareil entre les mains d'un enfant réfugié dans un camp en Irak, d'un jeune des banlieues de Buenos Aires ou d'Avignon, je lui dis : « Tu n'es plus une victime. Tu es un témoin. »
C'est la révolution la plus silencieuse : transformer celui qui subit en celui qui raconte, qui témoigne afin qu'il devienne acteur de son destin et du monde.
FB : Vos images circulent autant dans la presse que dans les musées, les expositions ou les livres. Comment pensez-vous la médiation de la photographie de reportage auprès des institutions culturelles et des publics qui ne sont pas familiers des zones de conflit ?
REZA : La photographie est là pour nous montrer que l'inconnu n'est plus l'inconnu.
Les vraies frontières sont dans notre cerveau. La photographie aide à enlever ces frontières.
Pour les publics éloignés des conflits, il faut créer des ponts, pas des murs.
La réalité, c'est que je suis un correspondant de paix, et non un photographe de guerre : mes expositions ne sont pas une célébration de la violence, mais une célébration de la résilience.
Chaque visiteur doit ressortir avec une question qui le poursuit.
Car, comme le disait Saadi, gravé sur le seuil du siège de l'ONU : « Celui qui reste indifférent à la souffrance d'autrui ne mérite pas d'être appelé humain. »
J'ai commencé à photographier à 14 ans. Avant d'être photoreporter, je suis photographe dans l'âme, sans distinction d'intention.
J'ai d'abord posé un regard sur la beauté du monde qui m'entourait, sa fragilité et son étrangeté, et j'ai tenté de le raconter en images, par la poésie visuelle. Puis, les traces tangibles d'injustices sociales dans mon pays sont devenues mon sujet photographique.
J'ai quitté l'architecture pour le photojournalisme au moment de la révolution islamique en Iran. Et pourtant, l'adolescent de 14 ans n'a jamais cessé , en moi, de respirer avec son œil, partout et en tous lieux, et de laisser des traces tangibles et visuelles à travers mes photographies. La poésie et la méditation s'invitent souvent dans mes images.
FB : Alors que la France célèbre aujourd’hui les 200 ans de la photographie, pouvez-vous dire ce que la photographie de reportage a apporté de décisif à notre compréhension du monde contemporain, et que doit-elle absolument préserver pour les décennies à venir ?
REZA : En 200 ans, la photographie a fait ce qu'aucun autre art n'avait fait : elle a rendu l'invisible visible et l'intolérable inacceptable.
Qu'est-ce qu'elle doit préserver ? L'honnêteté. La patience. Le courage de montrer la vérité souvent dissimulée dans l'ombre des événements. Et surtout, refuser d'être un outil de propagande, qu'elle soit politique, commerciale ou idéologique.
FB : À destination des responsables culturels qui nous lisent : que leur diriez-vous sur la manière d’intégrer la photographie engagée dans les projets éducatifs, territoriaux ou institutionnels, afin qu’elle reste un outil de connaissance et de dialogue plutôt qu’un simple document ?
REZA : Intégrer la photographie engagée (qui ne s'oppose en rien à la poésie), c'est accepter l'inconfort. Ce n'est pas seulement habiller vos murs, c'est ouvrir des plaies nécessaires, car, comme l'a dit Rûmî, la blessure est l'endroit par lequel la lumière entre en vous.
Faites de la photographie un outil de dialogue, pas uniquement un ornement ni un objet de consommation culturelle. Invitez les photographes à parler, pas seulement à exposer. Et surtout : donnez la parole aux jeunes, ouvrez des espaces où ils sont les bienvenus pour montrer ce qu'il y a dans leur âme, dans leur vie. Ils sont notre seul espoir face à l'amnésie collective.
Conseil de nombre d’institutions publiques et acteurs du marché de l’art, le fondateur de l’agence Communic’Art explique les ressorts de la communication de crise dans le contexte de l’affaire Lévêque.
Interview parue dans le Journal des Arts n° 560 du 05.02.21
Propos recueillis par Jean-Christophe Castelain
http://www.lejournaldesarts.fr
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