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MICHAËL DELAFOSSE

Maire de Montpellier Président de Montpellier Méditerranée Métropole

"Sanctuariser la culture est un acte de résistance démocratique"
Arts | Institutions
02.07.2026

© TWebistan / Grand Bivouac


Propos recueillis par
FRANÇOIS BLANC
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Réélu en mars 2026 à la tête de la ville Montpellier, et de Montpellier Méditerranée Métropole, Michaël Delafosse revendique une politique culturelle ambitieuse, à rebours d’un contexte national marqué par la réduction des budgets culturels dans de nombreuses collectivités.

Pour lui, la culture ne relève ni du supplément d’âme ni de la variable d’ajustement : elle constitue une colonne vertébrale démocratique, urbaine et citoyenne, un levier de transmission, d’émancipation et d’avenir.

 

François Blanc : Vous avez été réélu en mars 2026 maire de Montpellier. Que signifie pour vous le choix de maintenir une ambition culturelle forte à l’échelle de la Ville et de la Métropole ?

Michaël Delafosse : Aujourd’hui, la culture est mise à l’épreuve par la crise des finances publiques, par l’endettement de l’État, et par la fragilisation des collectivités locales, qui jouent pourtant un rôle majeur dans les politiques culturelles depuis la décentralisation.

Mais un vent mauvais souffle actuellement sur la culture. On le voit lorsque certaines collectivités font de la baisse drastique des subventions culturelles un acte politique assumé, presque un acte de gloire.

On le voit aussi lorsque, au lendemain d’élections municipales, certains nouveaux maires d’extrême droite déprogramment des artistes, suppriment des aides à des festivals ou s’en prennent à la liberté de création.

Dans ce contexte, le choix de Montpellier est très clair. Nous soutiendrons la culture budgétairement et politiquement. Parce que la culture fait partie de l’identité de notre ville. Dans les années 1980, le réveil de la ville est lié à une affirmation culturelle forte, notamment autour de Montpellier Danse et du Festival Radio France.

En 2026, nous avons pris un engagement très fort : sanctuariser les budgets de la culture. Beaucoup de Montpelliérains m’ont dit que cet engagement comptait pour eux. Cela prouve que lorsque l’on met la culture au cœur du débat démocratique, les citoyens répondent présents. Ils comprennent que cela concerne leur ville, leur rapport aux autres, leurs enfants, leurs petits-enfants.

Pour moi, maintenir cette ambition culturelle face à l’offensive populiste, à l’abaissement de l’exigence et de l’éducation. C’est un acte de résistance, un choix profondément politique.

 

François Blanc : Alors que de nombreuses collectivités font de la culture une variable d’ajustement, Montpellier la maintient au cœur de son projet politique et territorial. En quoi mettre la culture au cœur du projet politique et territorial d’une ville ferait exemple ?

Michaël Delafosse : Je ne prétends pas donner des leçons, mais je crois que l’exemple de Montpellier peut montrer qu’une politique culturelle forte peut être portée avec clarté, et qu’elle peut rencontrer l’adhésion des habitants.

La culture n’est pas simplement une dépense. Elle est une manière de dire quelle société nous voulons être. Quel imaginaire voulons-nous partager ? Quel rapport voulons-nous entretenir avec la liberté de création, avec l’éducation ?

À Montpellier, ce choix fait globalement consensus. Je préside une métropole dont Montpellier est la ville centre, mais les maires des autres communes comprennent aussi que la culture participe de l’identité d’un territoire. Elle n’est pas un luxe réservé au centre-ville. Elle est une force commune.

Dans un pays comme la France, la culture dit quelque chose de notre rapport à la liberté, à l’altérité, à l’esprit critique. Elle dit aussi ce que nous voulons transmettre. Donc oui, je crois que ce choix peut inspirer d’autres territoires parce qu’il faut réaffirmer partout que la culture est un enjeu démocratique majeur.

 

François Blanc : Comment articulez-vous la richesse des institutions culturelles de Montpellier, Musée Fabre, MO.CO., ESBA, Cité internationale de la danse avec l’exigence artistique, l’accès des publics et le rayonnement du territoire ?

Michaël Delafosse : J’aime citer cette phrase d’Edgar Morin : « Tout ce qui ne se régénère pas dégénère. » Les institutions culturelles de Montpellier sont une grande fierté, mais elles doivent sans cesse se réinterroger, se renouveler, se relier entre elles.

J’ai beaucoup travaillé à cette idée de coopération. Dans le champ chorégraphique, Montpellier disposait d’un centre chorégraphique national et d’un festival. Nous avons cherché à mieux articuler les projets pour que les moyens publics aillent davantage à la programmation artistique qu’à l’administration.

C’est la même logique avec le MO.CO., la Panacée, l’Hôtel des collections, l’École des beaux-arts, le Carré Sainte-Anne. Le fait que ces lieux travaillent ensemble donne une visibilité internationale, permet de défendre des budgets artistiques conséquents et offre au public des expositions de grande qualité.

Mais ce n’est pas seulement une question de rayonnement. C’est aussi une question de proximité. Une institution culturelle doit être un lieu de rencontre avec les habitants, un lieu de médiation et de transmission. Elle doit permettre à des œuvres exigeantes d’être accessibles sans être simplifiées.

Montpellier doit être un lieu où les artistes peuvent présenter des créations fortes, parce qu’il y a des équipes, des réseaux, une taille critique, une exigence.

Paris est évidemment la capitale de la France, mais la France ne se résume pas à Paris. Il y a un enjeu très fort à ce qu’une ville comme Montpellier, au sud de la France, au nord de la Méditerranée, avec 80 000 étudiants, soit une ville-monde, capable de dialoguer avec la création internationale.

 

François Blanc : Vous défendez l’idée que la culture contribue à faire société. Comment cet engagement se traduit-il concrètement dans les politiques d’éducation artistique, de médiation et d’accès aux œuvres ?

Michaël Delafosse : Faire société par la culture, cela signifie d’abord que les œuvres ne doivent pas être réservées à ceux qui ont déjà les codes pour y accéder. Il faut créer les conditions de la rencontre. Cela passe par l’éducation artistique, par la médiation, par la présence des institutions dans la ville, par le lien avec les écoles, les quartiers, avec les familles.

Je suis très attaché à cette idée : les habitants peuvent être fiers d’une institution culturelle même avant d’y entrer. Ils peuvent se dire : « C’est bien que notre ville prenne soin de cela. » Et cette fierté peut devenir une première porte d’entrée. Ensuite, il faut accompagner, expliquer, inviter, donner envie.

Les programmes d’éducation artistique jouent un rôle essentiel. Ils permettent aux enfants et aux jeunes d’être confrontés à des œuvres, à des artistes, à des langages. Dans une période de bouleversements, la culture donne de la confiance.

La culture ne résout pas à elle seule les crises écologiques, géopolitiques ou sociales. Mais sans dialogue, sans confrontation aux imaginaires, sans œuvres de l’esprit, que reste-t-il ? Le risque, c’est la peur, le repli, la brutalité.

Dans une période de bouleversements, la culture est une manière de construire de la confiance collective. Elle permet de faire l’expérience de l’altérité, de la liberté, de la beauté. Et cela, pour moi, est profondément politique.

 

François Blanc : En réunissant lieux d’exposition, production, médiation, formation, recherche et ouverture internationale le MO.CO. est un modèle singulier en France. En quoi cet écosystème répond-il aux enjeux actuels de transmission, d’élargissement des publics et de visibilité internationale pour Montpellier ?

Michaël Delafosse : Le MO.CO. est un outil très important parce qu’il réunit plusieurs dimensions qui, trop souvent, sont séparées : l’exposition, la formation, la médiation, la production, la recherche, l’ouverture internationale.

L’intégration de l’École supérieure des beaux-arts dans cet écosystème est essentielle. À Montpellier, les étudiants peuvent bénéficier d’un cadre fertile. Ils peuvent rencontrer des artistes exposés, participer à des actions de médiation, être au contact des institutions, travailler comme médiateurs, trouver des passerelles concrètes entre leur formation et la vie professionnelle. Cela crée une continuité précieuse entre l’école, la création contemporaine et la ville.

Le MO.CO. donne à Montpellier une visibilité internationale, mais il ne doit pas être pensé uniquement comme un outil de rayonnement. Il est aussi un outil de transmission. Il permet de présenter des expositions exigeantes, de faire venir des artistes, de travailler avec les publics, de construire des passerelles entre les habitants, les étudiants, les chercheurs, les professionnels, les visiteurs.

Ce modèle est précieux parce qu’il permet à Montpellier de ne pas être seulement une ville qui accueille des expositions, mais une ville qui fabrique des conditions de création, de rencontre et de transmission.

 

François Blanc : Intégrée à l’écosystème du MO.CO., l’École supérieure des beaux-arts est l’un des piliers de la vie artistique montpelliéraine. Quel rôle joue-t-elle dans la formation des artistes, l’insertion des jeunes créateurs et le développement culturel futur du territoire ? Et quels nouveaux développements souhaitez-vous engager pour l’ouvrir davantage sur la ville ?

Michaël Delafosse : L’École supérieure des beaux-arts est absolument essentielle. Dans un moment où, en France, beaucoup d’écoles d’art vont mal, nous avons la responsabilité de protéger et de renforcer ces lieux de formation, de création et d’émancipation. Son intégration dans l’écosystème du MO.CO. est une chance.

L’École des beaux-arts participe aussi fortement à l’identité de Montpellier. Elle est située dans un quartier qui s’appelait autrefois les Abattoirs et qui est devenu le quartier des Beaux-Arts. Ce n’est pas anodin. Les professeurs de l’école sont venus me voir pour me dire qu’il fallait l’ouvrir davantage sur l’espace public. Quand on me dit cela, je cours.

À la fin du mandat qui m’a été confié, nous envisageons de lancer une réflexion afin d’ouvrir davantage l’école sur son quartier et sur la ville, notamment en restructurant par ex la place, la galerie et les espaces de dialogue avec les habitants L’école doit être un lieu vivant, traversé, ouvert, où les étudiants sont pleinement présents dans la cité et où la cité peut venir à leur rencontre.

Protéger la culture, ce n’est pas seulement préserver des crédits de fonctionnement. C’est aussi investir, développer les institutions, préparer l’avenir. L’École supérieure des beaux-arts est l’un des piliers de cet avenir culturel pour Montpellier.

 

François Blanc : Avec l’extension annoncée du Musée Fabre pour son bicentenaire et la volonté d’ouvrir davantage l’École des beaux-arts sur son quartier, comment faites-vous de la culture un levier de transformation urbaine et de dialogue avec les habitants ?

Michaël Delafosse : La culture doit être présente dans l’espace public, dans les mobilités, dans l’architecture, dans la manière même dont la ville se transforme.

Montpellier est aussi l’une des rares villes qui ait fait de ses tramways des objets artistiques, avec Garouste et Bonetti, Christian Lacroix, ou encore Barthélémy Toguo, artiste camerounais internationalement reconnu. Cela dit quelque chose de notre rapport au monde.

Quand cette ligne a été présentée, les habitants l’ont accueillie avec enthousiasme. Personne n’a dit : « Pourquoi un artiste camerounais ? » C’est cela, Montpellier : une ville ouverte, hospitalière, qui dialogue avec le monde.

La culture irrigue aussi la ville par ses lieux. Nous allons agrandir le Musée Fabre pour son bicentenaire. Quand vous êtes maire d’une ville et que votre musée fête ses 200 ans, il faut lui faire un cadeau. Nous allons lui donner une nouvelle extension, avec une salle d’exposition d’environ 1 000 mètres carrés. C’est un geste architectural, culturel et symbolique.

Nous voulons ouvrir davantage l’École supérieure des beaux-arts sur son quartier et sur la ville. L’espace public, les places, les galeries, faire disparaître les seuils entre l’école et les habitants, c’est essentiel. Une ville culturelle ne se définit pas seulement par ses équipements, mais par la manière dont ces équipements dialoguent avec la vie urbaine.

 

François Blanc : Ville universitaire, scientifique, innovante et jeune, Montpellier voit se croiser artistes, chercheurs, étudiants, entrepreneurs et acteurs des industries créatives. Comment votre politique culturelle accompagne-t-elle ces dialogues sans réduire l’art à un simple levier d’attractivité ?

Michaël Delafosse : Montpellier est une ville ouverte aux créateurs et aux créatrices. Qu’ils soient chercheurs, entrepreneurs, architectes, artistes, étudiants, acteurs de l’initiative citoyenne, ils doivent trouver ici un territoire d’hospitalité.

Montpellier est aujourd’hui l’un des territoires les plus dynamiques en Europe dans le domaine des industries culturelles et créatives, notamment dans le jeu vidéo. Quand on parle avec les jeunes de ces studios, ils disent souvent qu’ils sentent une ambiance qui nourrit leur imaginaire. Cet imaginaire, ensuite, s’exporte dans le monde entier.

Inversement, des jeunes issus des écoles d’art peuvent intégrer ces filières créatives. Il y a des fertilisations croisées très importantes. Lorsque le MO.CO. propose une exposition autour de l’art et de la science, des chercheurs de très haut niveau se confrontent aux artistes. Ces moments sont extrêmement forts.

L’enjeu n’est pas de réduire l’art à l’économie ou à l’attractivité. L’enjeu est de créer une ville où les mondes se croisent, où les imaginaires circulent, où les chercheurs, les artistes, les étudiants, les entrepreneurs peuvent se rencontrer.

 

François Blanc : Dans un monde bouleversé par les transitions écologiques, sociales, géopolitiques et numériques, quel rôle la culture peut-elle jouer dans les dix ou quinze prochaines années pour maintenir l’exigence artistique, former les publics de demain et continuer à faire société ?

Michaël Delafosse : Nous vivons un moment de bascule. L’intelligence artificielle, la prise de conscience de l’anthropocène, la multiplication des crises géopolitiques, le déclin de l’écriture, les tensions démocratiques : tout cela marque sans doute l’avènement d’une nouvelle époque.

Mais il y a des permanences. Parce que nous sommes l’humanité. Athènes donnait une place centrale aux arts. La Renaissance a été portée par des villes qui ont compris que l’art, la pensée, l’architecture, la beauté étaient constitutifs de leur puissance. Dans les moments de crise, les artistes nous offrent un rapport au monde. Ils nous aident à comprendre, par leur sensibilité, ce que nous sommes en train de vivre. Ils nous disent aussi quel monde nous voulons.

Dans ce grand basculement, les uns ferment des théâtres, détruisent des lieux de culture, s’en prennent aux artistes. D’autres choisissent de construire, de rénover, d’agrandir les musées, de soutenir les écoles d’art, de défendre la liberté de création. Ce sont deux chemins différents.

La culture ne réglera pas seule la crise écologique. Elle ne réglera pas seule la crise géopolitique. Elle ne répondra pas seule au défi de l’intelligence artificielle. Mais sans culture, sans œuvres, sans dialogue, sans confrontation aux imaginaires, que restera-t-il ? La barbarie.

La communauté démocratique n’aura de vitalité que si elle reste confrontée aux œuvres de l’esprit : littérature, recherche, arts visuels, arts vivants, création contemporaine. La culture donne de la confiance dans une société. Face aux bouleversements, il ne faut pas être animé par la peur. Il faut ouvrir des chemins.

 

François Blanc : Dans vos réponses, la liberté de création, la liberté de conscience et la laïcité sont affirmées comme des principes profondément liés à la culture. Est-ce aussi une manière de défendre l’héritage des Lumières ?

Michaël Delafosse : Fondamentalement. La culture est liée à la liberté. Défendre la liberté de créer, la liberté de programmer, la liberté de montrer des œuvres, c’est défendre une certaine idée de la démocratie.

La laïcité, pour moi, n’est pas seulement un principe juridique. C’est une valeur de liberté. Les fanatismes religieux s’en prennent souvent à la culture, aux œuvres, aux représentations. On l’a vu avec les Bouddhas de Bâmiyân détruits par les talibans. On le voit aussi lorsque des intégrismes s’attaquent à des œuvres de l’esprit.

Moi, je crois à l’universalisme républicain. Je crois à un projet émancipateur qui s’adresse à tout le monde avec les mêmes droits. Les origines et les cultures de chacun sont une richesse, mais la France ne se définit ni par la couleur de peau ni par le sang. Elle se définit par le fait d’être ensemble autour de valeurs.

Aujourd’hui, les attaques contre la culture viennent de plusieurs côtés. Il y a l’extrême droite, bien sûr, avec ses logiques de censure, de fermeture, d’assignation identitaire.

Mais il y a aussi des tentations de censure venues d’autres horizons, des volontés de « canceliser » des artistes, de réduire les œuvres à des appartenances, des origines ou des soupçons.

Respecter les convictions de chacun, oui. Mais défendre la liberté de l’art, de la pensée, de la création, c’est essentiel. Il faut être fidèle à Voltaire. Il faut être fidèle à cette idée que la culture nous rend plus libres.

 

François Blanc : Finalement, quel message adresseriez-vous aux professionnels de la culture, aux médiateurs, aux étudiants, aux responsables d’institutions, à tous ceux qui font de la transmission culturelle un métier, une vocation ?

Michaël Delafosse : Je veux leur dire que leur rôle est essentiel. Les artistes doivent sentir qu’ils sont portés. Les médiateurs, les directeurs d’institutions, les enseignants, les étudiants, les professionnels de la culture participent à quelque chose qui dépasse la programmation d’une saison ou la gestion d’un équipement.

Ils participent à la vitalité démocratique d’un territoire. Ils créent des liens entre les œuvres et les publics. Ils donnent accès à des imaginaires. Ils permettent à chacun de sortir de soi, de rencontrer l’autre, de comprendre autrement le monde.

Dans une période où beaucoup de choses vacillent, cette mission est plus importante que jamais. À Montpellier, nous faisons le choix de la culture parce que nous croyons qu’elle nous aide à tenir debout, à faire société, à rester libres et à regarder l’avenir avec confiance.

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